GENDARMERIE/POLICE A L'HEURE DE LA FUSION

QUAND LES BLEUS VOIENT ROUGE

REPORTAGE POOL⎮ FRANCIS DEMANGE ⎮ SÉBASTIEN DI SILVESTRO

Depuis le 1er janvier 2009, les 105 975 effectifs de la gendarmerie nationale, forte d’une tradition militaire remontant au XIVème siècle, seront placés sous tutelle du Ministère de l’Intérieur. Ce rapprochement économique avec la police nationale a fait ressurgir les questions identitaires et statutaires des deux grandes maisons. Pour la première fois, militaires et fonctionnaires se retrouvent face à face à jauger les avantages et résultats de l’autre. Si la gendarmerie craint, à terme, d’être soluble dans les forces de police, nombreux sont les sous-officiers, baillonés par le statut militaire, espérant accéder aux revendications syndicales des fonctionnaires. De l’autre côté, les policiers envient les équipements des gendarmes, les 15 ou 25 ans de service ouvrant la retraite, ainsi que leurs logements de fonction, même en compensation d’une disponibilité H 24. Car ils alignent aussi les heures supplémentaires mais avec un salaire qui souvent, ne leur permet pas de se loger ailleurs qu’en cité. Dans cette «rivalité fraternelle », les gendarmes mettent en avant leur couverture de 95% du territoire tandis que les policiers, qui traitent plus de 70% des affaires, affichent une baisse spectaculaire de la délinquance depuis 2002. Les exigences de la statistique ont fait entrer les jumeaux bleus dans une culture du résultat dont ils se disputent le palmarès sur le terrain de réalités différentes, malgré un même métier et un avenir commun. Un duel d’honneur et de chiffres.

AGENCE GAMMA⎮ 2009 ⎮DIFFUSION GETTY IMAGES ⎮Mise à jour et adaptation sur demande

Le gendarme Thomas Geeraert a été formé dans la prestigieuse école de gendarmerie de Chaumont (Haute-Marne) autour de laquelle le policier Olivier Morot patrouille régulièrement en détaillant les bâtiments, les équipements high-tech, les salles de sport chauffées et le stand de tir qu'il utilise souvent avec ses collègues. Les deux hommes se sont croisés sans jamais se rencontrer, comme séparés par les murs d'enceinte d'une tradition différente. « C'est une force, moitié civile, moitié militaire », expliquait Napoléon à son frère, le roi de Naples, pour souligner l'identité ambivalente de la gendarmerie, apte à remplir des missions de service public avec une organisation militaire. Près de deux siècles plus tard, c'est justement ce statut qui interroge alors que les deux forces collaborent de plus en plus étroitement, et que les gendarmes restent sanglés dans leur uniforme militaire, corvéables à merci, et interdits d'expression face à une police qui a su se réinventer efficacement. Paradoxalement, les gendarmes restent profondément attachés à cette tradition militaire qui les phagocyte. « Fin des temps ou renaissance ? » titre d'ailleurs clairement le forum internet des gendarmes en colère au sujet de leur placement sous le contrôle du Ministère de l'Intérieur.

 

Pourtant la carrière attire toujours grâce à l'artillerie de la communication et à une savante diffusion d'un esprit « maison à part » dans les rangs des jeunes recrues. C'est d'ailleurs précisément cet esprit de corps qui a attiré le 'monogalon' Thomas dans la carrière. Originaire de Sareguemines, avec un BTS commercial en poche, il entre en école de sous- officier militaire pour en ressortir chef de char. Après différentes affectations, il passe le concours d'entrée en gendarmerie. « J'adorais travailler avec des unités de chars Leclerc, mais j'ai raté le Liban. A la longue, l'armée vous fait travailler toute votre vie sans forcément offrir la finalité de votre mission. C'est pour cette raison que j'ai choisi la gendarmerie, pour servir au jour le jour », explique Thomas, ultra-motivé par son nouveau métier qu'il exerce depuis quelques mois dans la communauté de brigades de Ribauvillé en Alsace. Dans cette petite commune rurale, bourgeoise, viticole et touristique, Thomas exerce au quotidien une grande variété de missions. Chaque jour, il instruit des dépôts de plaintes, patrouille, mène des enquêtes de proximité ou participe à des enquêtes de police judiciaire, entend des victimes et des suspects, procède à des interpellations ou à des extractions de prisonniers à conduire devant les juges. Mais c'est le terrain qu'il préfère avant tout, réagir à l'évènement inattendu, ou encore les relations avec les gens du cru qu'il a appris à connaître.

 

Grand sportif et karatéka chevronné, il vise une place dans le PSIG (Peloton de Surveillance et d'Intervention de la gendarmerie) qui intervient H24 dans tous types de situation. La différence de statut avec les fonctionnaires de la police national et le rapprochement imminent ne lui donne pas de sueur froide. « J'ai signé pour être gendarme, et ma femme avec moi », confie Thomas qui a été pendant 6 ans « célibataire géographique » avant d'être rejoint par son épouse et ses deux enfants en caserne. A la maison, sa femme s'occupe de tout et s'accommode de ne voir souvent son mari qu'en coup de vent, de vivre côte à côte avec ses collègues et leurs familles, voire d'être réveillée la nuit par le beuglement d'un individu placé en cellule de dégrisement. Quand ses collègues plus anciens font part de leur ras-le bol face aux nuits à rallonges, à la vie de caserne, évoquant le divorce d'une épouse qui ne supportait plus cette vie, ou encore des collègues de la brigade de recherche qui ironisent sur « le statut de militaire plus économique pour l'Etat », Thomas fait la sourde oreille. D'autres anciens le confortent dans son choix, « c'est ça l'armée », toute autre attitude passant pour une erreur d'aiguillage de carrière. Si Thomas était un enfant doux, voir timide, il porte aujourd'hui au bras un tatouage mahori évoquant : l'art de la guerre. Alors quand un vendredi soir, un braquage est annoncé à la radio dans une petite station service proche, il saute dans le fourgon grisé par l'action, cherchant sur place à ne rien rater. L'enquête sera suivie de deux interpellations nocturnes et mises en garde à vue de suspects mineurs de 16 ans et d'un troisième âgé de 19 ans, soupçonnés d'avoir braqué cette station avec un revolver et un poignard dans une irruption de violence en 55 secondes chrono. Jusqu'au lundi après-midi où les suspects seront présentés devant le juge puis écroués, Thomas ne sera rentré chez lui que quelques maigres heures pour dormir, des heures non récupérables.

FLICS DE LA REPUBLIQUE

 

A Chaumont, Olivier Morot, s'apprête à obtenir son grade de brigadier, après 8 années de service. Entre la police et la gendarmerie, son choix a été guidé par le hasard : lors des inscriptions au concours, la file gendarmerie était bondée. Sa carrière a débuté par un drame familial survenu l'année de son entrée en école de police. Sa mère et son frère ont été tués dans un terrible accident de voiture. Sa formation se déroulera en région parisienne où il connaîtra les banlieues chaudes, les caillassages de fourgons avec toutes sortes d'objets lourds, les confrontations difficiles qu'il faut désamorcer par la parole. « Les gens ne voient que l'uniforme, ils ne voient pas que derrière l'insigne se tient une personne comme tout le monde », explique Olivier qui regrette le cliché de cow-boy toujours accolé au statut de policier alors que le métier a considérablement évolué. Après un passage par la CRS, il revient à Chaumont à titre de soutient de famille. Détaché à la BOPSR (Brigade d'Ordre Public et de Sécurité Routière), le quotidien d'Olivier se partage entre, les patrouilles, les points de contrôles radar, les extractions de détenus à conduire devant le tribunal, les missions de maintient de l'ordre...

 

Son expérience parisienne a rendu le fougueux jeune homme plus prudent. Il garde en mémoire une série d'épisodes limites faisant aujourd'hui le terreau de sa tempérance et d'une sincère tolérance face à des gens parfois pris dans la spirale d'évènements tragiques. Olivier se souvient ce drogué qui n'avait plus une veine à piquer et se faisait des prises de sangs dans lesquelles ils faisait macérer les buvards ayant contenu ses stupéfiants avant de se les réinjecter misérablement. Après un cambriolage à main armé, Olivier s'est retrouvé face à face avec le braqueur en fuite, paniqué. Son nom a été inscrit avec son adresse sur les murs d'une cité chaude. Depuis, comme beaucoup de collègues, il réside à la campagne, a 25 kilomètres, loin des sirènes, pour la sécurité de sa compagne et de leur deux enfants. Quand on lui parle des logements de fonction des gendarmes, avec lesquels il apprécie de travailler, il ne peut s'empêcher de penser aussi à ses collègues des grandes villes dont le salaire ne permet souvent pas de résider ailleurs qu'en cité, qui rentrent en rasant les murs avec la peur au ventre d'être identifiés comme flics. Et quant à la disponibilité H24, 1 semaine sur 4 Olivier, travaille comme tous ses collègues de 16h à 24h pour s'adapter au rythme de la délinquance, alors, il ne voit pas trop la différence. Quant on lui assigne une mission a risque, telle qu'aujourd'hui l'extraction d'un prisonnier lié au grand banditisme, lesous brigadier Morot se concentre pendant le briefing du capitaine. Le prisonnier du jour est le numéro 2 d'un réseau qui a réussi a faire évader son chef le mois dernier lors d'une attaque d'une grande violence. Aujourd'hui, Olivier va donc collaborer avec des unités du GIPN (Groupe d'Intervention de la Gendarmerie Nationale) qui vont escorter le prisonnier jusqu'au tribunal où il sera interrogé en visio-conférence. Sans faire preuve d'une quelconque nervosité malgré la tension de l'imposant dispositif de sécurisation de la zone, Olivier surveille consciencieusement la porte de la souricière qui mène au tribunal survolé par un hélicoptère armé. Habituellement, il escorte lui-même les détenus et assiste aux procès, découvrant à chaque fois les rouages d'une histoire qui finit mal, parfois jusque tard dans la nuit. Bien que non syndiqué, comme l'ensemble de ses collègues, Olivier souffre de l'image de « fonctionnaire » qui colle à la peau d'une police qu'il souhaite profondément humaine, légaliste et républicaine, travaillant au coeur des villes.

FIN DES TEMPS OU RENAISSANCE ?

 

A l'heure du rapprochement avec la gendarmerie, le gouvernement évoque la possibilité de la suppression de 10.000 postes de policiers d'ici à 2012. En parallèle, le plan d'adaptation des grades aux responsabilités exercées dit « PAGRE » mis en oeuvre au sein de la Gendarmerie nationale, crée par fournées entières et en très peu de temps des officiers de gendarmerie, permettant d'introduire une parité dans les indices de rémunération. Si par ce rapprochement, le gouvernement vise à une meilleur rentabilité économique via la mutualisation des moyens, les uns et les autres ne peuvent s'empêcher d'y voir la première étape d'une fusion à terme. Même si le président Sarkozy s'est engagé à ce qu'elle n'intervienne pas tant qu'il serait en place, les gendarmes ne peuvent que douter de la parole de l'Etat au regard des chiffres. Car le budget de la gendarmerie demeure sensiblement le même que celui de la police nationale, alors que cette dernière possède 45,000 hommes de plus et traite plus des deux tiers des affaires de délinquance. La gendarmerie qui a appris à communiquer quotidiennement depuis l'affaire du petit Grégory, en réponse, met en avant le maillage de son grand territoire qui se réduit pourtant déjà via la création des communautés de brigades n'ouvrant les petits postes de gendarmerie qu'à temps partiel. De ce côté là aussi, le temps est à la réduction des effectifs. Mais les gendarmes se sentent d'autant plus menacés qu'en Europe, la majorité des polices militaires ont déjà été refondues. En clair si le corps des gendarmes demeurait privilégié, ces acquis de groupe se réalisent sur l'économie de ses hommes. Inversement dans la nouvelle police, hyper contrôlée, planifiée, pro-active, astreinte au résultat mensuel comme au contrôle rigoureux de ses budgets, a parfois des carences en hommes qui se résolvent par un appel... à la gendarmerie ! Dès lors, la voie logique apparaît toute tracée à longue échéance malgré les dénégations et assurances gouvernementales. Comme le souligne ironiquement un vieux sous-officier de gendarmerie : « Bientôt nous nous appellerons sans doute la gendarmolice » Un présage qui inquiète bien plus les états-majors et hauts gradés que les hommes de terrain.

Sébastien Di Silvestro

 

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