AU COEUR DU "TEXAS" HEXAGONAL

LE PÉTROLE CUVÉE FRANÇAISE

REPORTAGE POOL⎮ FRANCIS DEMANGE ⎮ SÉBASTIEN DI SILVESTRO

Le 3 janvier 2008 le baril de brut a atteint un record historique à 100,09 dollars. Aux quatre coins de la planète, c'est la ruée sur les nouveaux gisements d'or noir tandis que les grands pétroliers surveillent de très près l'évolution politique des pays-ressource instables. Dans ce contexte tendu, avec le prix du baril stabilisé a plus de 90 dollars, la petite production pétrolière « Made in France » devient plus rentable que jamais.
L’affaire se ficelle au cours des années 90 pendant lesquelles le baril de Brent se négociait généralement en dessous de 20$. Les champs pétroliers de l’hexagone offraient alors des rendements trop faibles et trop dispersés pour continuer à intéresser les majors du secteurs, cédant peu à peu leurs concessions à des PME, qui, aujourd’hui, se félicitent de leur investissement. En 2007, les prévisions de cette dizaine d'entreprises font état d’un quasi doublement des budgets alloués à la recherche de nouveaux gisements, pour atteindre un record de 185,42 millions d'euros, pour un chiffre d’affaires avoisinant les 500 millions d’euros. Ce pétrole français, d'excellente qualité, fait surgir principalement dans le Bassin parisien, l'Aquitaine et l'Est de la France, les pompes à pétrole, les « shadoks », au détour des campagnes paisibles. Autant de petits Dallas, jouissant discrètement des mannes de l'or noir.

AGENCE GAMMA⎮ 2008 ⎮DIFFUSION GETTY IMAGES ⎮Mise à jour et adaptation sur demande

Village de Triguères (1152 habitants) dans le Loiret. 13h30. Un gros 4x4 noir dépose devant une auberge cossue, l’équipe des trois responsables de Toreador Energy France, une des onze PME du pétrole Français dont la maison-mère est installée à Dallas au Texas. Au bout de quelques minutes, les conversations qui s’élèvent au-dessus des plats exhalant un agréable parfum de terroir, tranchent singulièrement avec la monotonie villageoise ambiante. Des souvenirs d’Angola, de Libye, du Venezuela, du Zaïre, de la Thaïlande, de l’Egypte tranchent avec les autres discussions de la brasserie où chacun est d'ici et connait chaque famille depuis des générations. Des souvenirs de techniciens de la planète pétrole : « A l’époque à Pointe-noire, le Gabon voulait attribuer toutes les concessions aux Américains, un autre président a été soutenu, la guerre était inévitable », « j’ai été kidnappé avec le pétard dans le dos par un Gabonais avec qui je travaillais. La guerre venait de commencer. Tout était fini, il voulait ma voiture », raconte Michel Allais qui après une carrière alignant 30 pays pétrolifères exerce depuis 7 mois la fonction de responsable de production pour Toreador. Discret, il avoue volontiers avoir du mal à se faire à ce climat de calme extrême, aux horaires réguliers qui contrastent tellement avec une vie passée à suer sans compter sur les exploitations. Mais voilà, dans un contexte mondial difficile où des pays ressources comme le Nigeria s’embrasent — trente personnes ont péri le 12 janvier dernier dans l’explosion d’un camion-citerne rempli de pétrole volé —, le marché de niche de l’or noir français constitue précisément la raison d’être de ces PME.

 

Le pétrole du Loiret se vend au cours international et surtout, la France, politiquement stable, ne risque pas de chahuter aléatoirement les concessions. Alors que les conflits précipitent la hausse du baril en diminuant la capacité de grands pays producteurs, ces petites entreprises jouissent d’un climat beaucoup plus tempéré : elles entrevoient une période de prospérité succédant au long tunnel des années 90. La France consomme 75 millions de tonnes de pétrole par an et n’en produit que 1,1 million de tonnes. Essentiellement en rase campagne, mais avec un bon nombre d’avantages. Tout d’abord, les autorités attribuent plus facilement à ces entreprises qu’aux grands groupes pétroliers, des permis d’exploration. L’Etat sait pertinemment que pour se développer ces PME doivent réinjecter rapidement une bonne partie de leurs bénéfices dans la recherche de nouveaux gisements. Tandis les grandes compagnies hésitent à investir dans ces faibles rendements. Par ailleurs les collectivités réservent un bon accueil à ces sociétés qui, au travers des redevances, représentent un apport financier appréciable dans un tissu économique rural peu développé. Une société comme Toréador s’acquitte d’environ 1 millions d’euros par an de redevances, ventilées entre les communes et le département. Et ce même si les habitants regrettent parfois le temps d’Elf qui en cas de petit sinistre lié aux chantiers ne regardait pas à la dépense pour réhabiliter une propriété de fond en combles. A l'inverse, ces PME aux budgets plus serrés doivent se limiter au strict nécessaire. Le modèle économique de ces petits pétroliers repose entièrement sur des économies d’échelles irréalisables par les grands groupes.

500 MILLIONS DE BARILS AUX ALENTOURS DE PARIS

 

Quand en 1997, Toreador Energy France rachète les gisements d’Elf Aquitaine dans le Loiret, le baril de Brent se situait sous le seuil des 20$. Avec une équipe de six personnes, Toreador succède sur le site aux 50 salariés d’Elf, et améliore le rendement des puits en n’hésitant pas à usiner elle-même des pièces très coûteuses à l’achat. 10 ans plus tard, la PME produit entre 5 et 6 % de la production française, soit 50.000 tonnes de brut par an, d’une qualité comparable au pétrole de la mer du nord, moins lourd que les pétroles sud américains, plus facile à raffiner et contenant moins de 0,1% d’eau. Depuis 97, Toreador a foré 24 nouveaux puits et en exploite 85. Son chiffre d’affaires atteint 20 millions d’euros par an, dont 8 représentent les frais d’exploitation, 4 les remboursements à la maison-mère, tandis que les 8 millions restants sont réinvestis dans les explorations et exploitation. La société n’affiche plus de dette aux banques qui restent très frileuses sur ces secteurs avec ce taux de réussite de seulement 15%. Du coup, les PME doivent quasiment tout gérer en autofinancement : « Un pétrolier produit, quel que soit le cours du baril. Quand nous avons repris les concessions du Loiret nous perdions de l’argent. Alors on réduit les pertes en fermant quelques puits et l’on se pose une question selon un modèle économique précis quand un puit casse pour savoir s’il est valable de le réparer maintenant ou plus tard » explique Emmanuel Mousset, le PDG Toreador Energy France, un géologue de formation qui a été promu par la firme de Dallas après sa découverte d’un champ pétrolifère de 100 millions de barils. Les sociétés ont géré leur développement en fonction de l’évolution du cours du baril, avec un seuil de rentabilité tournant autour de 30$. Avec un baril à plus de 90 dollars, la période est aux investissements, sans que cela signifie nécessairement que les cours continuent de flamber : « Quand nous faisons des bénéfices, nous investissons, c’est la logique de notre métier », conclue le PDG fier de ces 2000 camions-citernes qui rallient chaque année la raffinerie Totale, son unique client. Et si les explorations méritent d’être menées, c’est que dans les 50 dernières années, le bassin parisien a fourni à lui seul environ 500 millions de barils et qu’il en reste probablement autant, quoi qu’un peu plus dispersés. Les sociétés ambitionnent toujours de trouver une grosse nappe pétrolière, là où les autres n’ont jamais foré. Car il existe aussi des routines dans le milieu du pétrole qui parfois masquent de vrais potentiels. Pendant longtemps, les géologues soutenaient qu’il ne servait à rien de creuser à l’ouest de Paris, aucun pétrole n’ayant été trouvé jusqu’à la découverte d’un bassin aquitain extrêmement riche.

 

LA SOIF DE L'OR NOIR 

 

Avec ce pic à plus de cent dollars en janvier, la soif du pétrole s’est emparée de la campagne française. Fréquemment, des villageois frappent à la porte des exploitants pétroliers pour signaler qu’un gisement existait naguère sur leur propriété ou demandent carrément de prospecter dans leurs champs. Bien sûr, le coût de prospection et d’installation d’un site, même modeste dans le bassin Parisien où les nappes pétrolières se situent à une faible profondeur, tourne tout de même autour de 2 millions d’euros quand des indices géologiques forts n’offrent un taux de réussite que de 1 sur 4. Et Paris n’est pas le Texas, la loi française ne consacrant la propriété terrienne qu’à une profondeur de 90 cm tandis qu’elle n’est pas limitée aux Etats-Unis, ce qui permet à de nombreux texans de posséder un puit dans leur jardin. Tout ce qu’un exploitant agricole français peut espérer si l’on découvre du pétrole dans sa propriété, c’est une location de son terrain égale à 3 fois son meilleur rendement d’exploitation annuelle. Devant les perspectives alléchantes de bénéfices du pétrole français, l’Etat accompagne généralement ces PME quand elles répondent aux normes et aux critères. Exception faite toutefois des complications politiques telles qu’en 2002, quand Esso après avoir investi près 15 millions d’euros dans la vallée de la Chevreuse s’était heurté au moment de l’obtention de l’autorisation administrative à un collectif opposé à l’exploitation. Le Président Chirac s’était fendu d’un discours enlevé contre les forages dans la région ayant pour effet d’intimider les fonctionnaires de la DRIRE qui se sont rétractés en remboursant Esso et en laissant donc la facture au contribuable. Ce que l’histoire a oublié, c’est qu’au même moment, un puit du même acabit était exploité dans le saint des saints de la fierté nationale : du pétrole avait été trouvé à l’arrière du Château de Versailles... Le pétrole faisait alors son entrée en pompes discrètes dans l’Histoire de France.

Sébastien Di Silvestro

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