PLUS VITE QUE LA TEMPETE

LE MIRAGE DE POSÉÏDON

REPORTAGE POOL⎮ FRANCIS DEMANGE ⎮ SÉBASTIEN DI SILVESTRO

A la poursuite du record absolu. Le 4 octobre dernier, l’Hydroptère d’Alain Thébault est devenu le premier voilier à franchir le mur du vent (50 nœuds) avec une pointe enregistrée à 52,86 noeuds. Ce prototype de « bateau qui vole », héritier de Tabarly, fait irruption au panthéon de la marine et de l’aviation au terme d’une odyssée humaine, scientifique, technique, sportive et politique longue de plus de 20 ans. Deux décennies d’obstination irrationnelle d’une poignée d’hommes de tous bords pris dans les filets d’un rêve impossible. 20 ans d’alliances, de casses, d’inventions, d’interventions, de bras de fer en mer comme dans les officines du pouvoir et des fleurons de l’industrie française. 20 années de dons, de sacrifices, pour prouver qu’un voilier peut voler à la vitesse de la tempête. Démonstration samedi dernier, lors du 5èmerun matinal, poussé par un vent froid, l’oiseau blanc s’est soudain transformé en aigle noir, fusant entre ciel et mer à 97,9 km heure en pointe.

AGENCE GAMMA⎮ 2008 ⎮DIFFUSION GETTY IMAGES ⎮Mise à jour et adaptation sur demande

Port Saint-Louis du Rhône, au large de la plage Napoléon. L’Hydroptère enchaîne les runs par un vent de mistral à 6°, au milieu des pétroliers statiques balancés par la houle. Difficile de poser sur cette mer dentelée un record absolu de vitesse à voile de 50 nœuds sur 500 mètres. L’Hydroptère a besoin de vent et d’une mer plate. Mais l’équipage comme le bateau ont faim d’une vitesse qu’ils décident de viser en pointe. Après trois jours, d’entraînement, les choses sérieuses commencent dès le deuxième run où l’Hydroptère atteint 49,4 nœuds, dépassant son record d’août dernier. Toujours insuffisant pour Alain qui a ouvert les yeux ce matin en sachant qu’il chasserait le record de toutes ses forces. Dans son lecteur audio les chariots de feu roulent vers l'horizon.  

 

Au 5ème run, chaque co-équiper transmet ses information : la poussée graduelle augmente sous un vent puissant passé de 20 à 40 nœuds et pourtant l’Hydroptère se comporte parfaitement. Alain Thébault pilote avec ses sens en éveil et une mire qui le pousse vers l’avant dans le bleu azur. Pour la première fois, le 5 s’affiche au compteur. Vu du zodiac d’assistance, l’Hydroptère s’élève haut comme jamais dans le crissement de la mer. Les foils designés à l’origine d’après une aile du Rafale usiné par Dassault, glissent comme des nageoires d’épaulard à la limite de l’eau, en la griffant à peine, alors que s’exerce sur elles une pression de 30 tonnes. « Nous n’avions encore jamais vu le chiffre 5 au compteur. Je sens l’accélération en 3 dimensions dans mon ventre, les 5 tonnes du bateau poussées à 100 km heure et l’adrénaline dans le corps. Pourtant même à cette vitesse, la précision de la pilotabilité laisse à penser qu’on peut dépasser ces 100 km heure », confiera plus tard Alain Thébault. Quelques instants plus tard, l’équipage savoure brièvement sa victoire.

 

« Une fois les voiles ramenées, mes pensées vont immédiatement à 2 personnes : en premier lieu à Eric Tabarly qui a donné l’impulsion décisive contre vents et marées. Il affirmait que ces bateaux voleraient et pourraient potentiellement traverser l’Atlantique en 3 jours et demi. En second, je songe à Thierry Lombard (le banquier Suisse) qui a sauvé le projet en m’appelant sur mon téléphone portable pour me proposer « modestement » son aide. Ces hommes possèdent les mêmes valeurs qui ont fondé l’hydroptère, une humilité et un talent de visionnaires », explique sincèrement le skipper, qui, devant l’afflux subit des médias tient à ne pas s’afficher en figure de proue solitaire, quand tant de participations d’intelligences et de générosités ont été nécessaires dans ce long parcours d’adversités féroces. Surtout qu’actuellement la planète vitesse est en ébullition. Les embarcations les plus variés du Kitsurf qui concoure pendant 28 jours en Namibie, et de l’ex Yellow Page qui s’élancera en décembre d’Australie, se disputeront âprement le record absolu. Dans ce contexte, de nombreux commentateurs ne croyaient en plus en l’Hydroptère et à sa longue histoire qui lui a pourtant fait gagner une légitimité étape par étape lors une aventure inouïe, initiée alors que les matériaux nécessaires à sa réalisation n’existaient pas encore... Cette 5ème version de l’Hydroptère configurée pour la vitesse pure, plus léger d’une tonne, avec de nouveaux profils de foils, un mat plus ramassé, des surfaces de solent et de trinquette plus petites et une voilure en carbone pourrait presque faire oublier l’histoire des hommes qui l’ont conçu et poussé : des ingénieurs de l’aviation et de l’aérospatial, des grands patrons de l’industrie, des politiques, de jeunes polytechniciens, X, appuyés par des vieux de la vieille, amis de toujours ou compagnons d’un instant... Tous se sont groupés autour de l’obstination d’un jeune marin Breton qui pendant 20 ans a offert la résistance de sa tête de bois aux incrédules, aux casses, aux problèmes de financements récurrents, sans jamais se résigner.

LA VOIE DES AIRS

 

A 20 ans à peine, après une défaite lors d’une transat suite à une casse, Alain veut son propre navire : un prototype réduisant la résistance de l’eau pour gagner en vitesse. En 1985, avec quelques croquis, il sonne chez Alain de Bergh, ingénieur chez Dassault, le concepteur de Paul Ricard qui utilisait déjà des foils. Mais Alain Thébault va plus loin : « je veux qu’il décolle ». L’ingénieur est médusé, ce bateau, il l’avait dessiné pour Tabarly mais les matériaux pour le rendre plausible n’existaient pas à l’époque. Le jeune skipper est envoyé à Benodet, chez Tabarly qui le prend sous son aile en lui déléguant la responsabilité du projet. Alain réalise alors une maquette au 20ème en rêvant du salon aéronautique du Bourget où les avionneurs possèdent les technologies qui lui manquent. En 1988, à La Rochelle, Alain mouille une maquette au tiers qu’il navigue matin au soir pour réaliser des tests, avec des sacs poubelles en guise de lest. Alain Thébault s’endette au-delà du raisonnable. Un ingénieur providentiel lui apportera un nouveau souffle en modifiant les foils : et l’Hydroptère décolle, sa coque sort de l’eau. Reste évidemment une liste d’équations à résoudre longue comme un océan. A cette époque, le pilote se fait régulièrement récupérer à la tombée du soir, à cheval sur sa maquette retournée, offerte à la houle. Alain réalise que la navigation sur l’Hydroptère s’apparente à du pilotage aérien, alors en 1990, il passe son brevet d’aviation pour savoir piloter en 3 dimensions. Fin 1991, pour débuter la phase industrielle, Alain écrit à Dassault et à Largardère aidé par le Président de Matra. En juin, il réussit l’exploit de faire exposer sa maquette de bateau au salon du Bourget entre un planeur et un mirage 2000, imposant son étrange oiseau des mers parmi cette faune exclusivement aérienne. Le vice-président de Dassault s’approche et se laisse tirer le portrait devant l’Hydroptère. Gagné, l’oiseau va pouvoir perdre en poids et gagner en équilibre.

 

Du jour au lendemain Alain est entouré d’une myriade d’ingénieurs, de bretteurs des coulisses du pouvoir tels que Nicolas Baverez « le bac +18 » qui réussira à associer au projet des personnalités telles qu’Yves Sillard : « Le père d’Ariane et du Concorde », à l’époque Délégué Général pour l’armement. Mais Thébault piétine, ignore comment synchroniser ces apports tant espérés. Il décroche son téléphone et demande son aide à Eric Tabarly dont l’aura parviendra à hisser la grand voile du projet. Tabarly lance des invitations à Benodet où se croiseront Jean-Luc Lagardère, Jean-Pierre Elkabbash, la crème de l’aéronautique et du naval avec Dassault et Aérospatiales. François Fillon, alors Président du Conseil Régional des Pays de la Loire, passionné de sciences, offrira son appui au travers de sa collectivité. Le projet décolle si bien, que le 25 août 1992, le Falcon de Dassault et un avion du Ministère de la Défense atterrissent pour permettre à ses prestigieux occupants d’assister aux essais de la maquette depuis le pont d’un chalutier exhalant une forte odeur de poisson. Eric Tabarly s’essaye au pilotage, mais il est désorienté avec ce bateau qui fonctionne mieux avec un vent de travers. Lui, incarnation de la voile historique, même tourné vers l’avenir, préfère avoir le vent au cul. Ce bateau appartient bel et bien à Alain. Les essais sont concluants. Devant l’assemblée, Eric Tabarly adoube Alain Thébault de sa pleine confiance.

 

Deux années de recherche développement et de construction passeront avant le premier vol de l’Hydroptère le 1èr octobre 1994. Alain Thébault déchantera vite en constatant malgré la pertinence du travail des ingénieurs les plus qualifiés qu’un prototype se construit par étapes successives, et que son Hydroptère TH1X est encore loin des performances espérées. Reconfigurer, redessiner le bras de liaison, réarmer, refinancer, est une tâche d’autant plus difficile que ses sponsors sont également ses fournisseurs et le projet n’a pas été enregistré dès le départ comme un programme de longue haleine. Le skipper enrage en songeant que l’expérience de ses sponsors en matière de programmes aurait pu l’aiguiller. Pour l’Hydroptère, débute alors un combat de 14 années, où chaque nouvelle version nécessitera des mois de travail pour convaincre, trouver des fonds, redessiner, tester, reconstruire. Alain en aristocrate de la mer qui va pied nu à la rencontre des lions, n’hésitera pas à mettre en cause publiquement Dassault. Une saillie qui dans l’air raréfié des hautes sphères, lui attira d’autres amitiés... En coulisse, les missi dominici du projet tels que Nicolas Baverez, écrivent alors sans cesse, raccommodent, tempèrent les propos venteux de l’homme de mer, tissent de nouveaux liens : Jean-Pierre Raffarin, Nicolas Sarkozy, et même Lionel Jospin rencontré dans un cinéma de quartier, lesteront l’Hydroptère de leur poids. Aujourd’hui, Alain et son équipage de fidèles dont Jacques Vincent, Jean- Mathieu, sont parvenus au terme d’un très long voyage, près de Marseille, avec un Hydroptère abouti venant à peine de montrer ce qu’il a dans le ventre. « Il fallait juste que le mur du vent nous laisse passer », conclue Alain Thébault. A bord de son Hydroptère, le skipper ne tend plus l’oreille aux commentateurs mais seulement au silence et aux vents. 

Sébastien Di Silvestro

Toute reproduction, citation, totale ou partielle est interdite sans l'autorisation du diffuseur.